D’un souper avec des chinois

YSENGRIMUS Posons (effectivement) la question: qui a peur de la Chine? La mode politico-journalistique est de s’en prendre à la Chine par les temps qui courent. Chine par ci, Chine par là. Jouets mal peints: la Chine. Foutoir en Afrique: la Chine. Dalai Lama qui déconne: la Chine. Capitalisme sauvage, lait contaminé et pollution effrénée: la Chine. Fluctuation des cours, monnaies fortes et prix du litre: encore la Chine! C’est plus la faute de l’Autre de nos jours, c’est la faute de la Chine… Alors pour ne pas être en reste avec la population majoritaire de ma douce planète, j’ai soupé l’autre soir avec des chinois de Chine continentale. De vrais chinois de Shanghai, bien empiriques comme vous et moi, et qui parlaient d’ailleurs un français excellent. Cinq hommes et une femme. Nous avons mangé des raviolis (qui, contre toute croyance, sont un met chinois) qu’ils avaient patiemment cuisinés. On a mangé avec des baguettes comme de raison, et avons eu l’occasion de torpiller ensemble quelques lieux communs culturels. La principale langue de Chine, chinois pékinois ou chinois standard, ne s’appelle pas le Mandarin. Les sports les plus pratiqués en Chine sont le volley ball et le ping pong. Le basket est de plus en plus populaire et, oui, ils font du kung fu. Ils font aussi de la course à pied. La pensée Maozedong est extrêmement connue et respectée par ces gens. Le souvenir de Zao Ziang est aussi encore présent à leur mémoire. Ils jugent que c’était un dirigeant digne de confiance. Ils ne savent rien du bouddhisme. Le confucianisme n’est pas une religion mais une batterie de règles morales pouvant être utilisées (on non) aux fins d’une éthique personnelle. Ils voient l’histoire contemporaine dans un tout autre angle que nous. Ainsi par exemples, ils jugent que l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques en 1979 était à analyser principalement dans une optique d’encerclement à l’époque de la Chine par des pays prosoviétiques: Vietnam, Corée du Nord, Mongolie Extérieure, Afghanistan, Inde. La Chine a vu depuis à dissoudre les qualités et les dangers d’un tel encerclement. Inutile d’ajouter que, de tout temps, les Britanniques et les Américains ne se mêlent carrément pas de ce qui les regardent à Hong Kong (problème maintenant résolu), à Taiwan (problème en cours de résolution) et au Tibet (faux problème). Les temps changent, naturellement. Mais mes compagnons de repas ont de la mémoire historique. Il m’ont expliqué, en toute simplicité, des choses. Par exemple, vous êtes vous déjà demandé ce que signifient ces étoiles sur le drapeau de la Chine? Selon la symbolique officielle, la grande étoile symbolisait initialement le phare du Parti Communiste autour duquel se rallient la flamme des quatre principales classes sociales chinoises (représentées par une des petites étoiles): les paysans, les travailleurs, la «petite bourgeoisie» et les «capitalistes patriotes»… Visiblement, ce sont ces derniers qui vont devoir faire un effort pour la nation par les temps qui courrent… et pourquoi non…

Lorsqu’ils ont su que j’étais canadien, la première question qu’ils mont posé a été: «Connaissez-vous Norman Bethune?» Devant ma réponse aussi affirmative qu’enthousiaste, ils se sont intéressés à un subtil point d’histoire canadienne en me demandant la nature et le poids du rôle de Trudeau dans la montée et le déclin de la question de l’indépendance du Québec. Devant ma surprise face à leur connaissance de l’histoire canadienne, l’un d’entre eux a dit: «Oh, ce que nous savons là, ce ne sont pas tous les chinois qui le savent. Les paysans de chez nous ne le savent pas». Sur ces mots, la jeune dame a regardé son compatriote d’un œil tendrement sévère et lui a dit: «Il ne faut pas se moquer des paysans. Si nous sommes si savants c’est grâce à leur travail». Le premier a rétorqué qu’il ne se moquait pas et a dit à la jeune dame qu’elle avait raison. Tous les autres ont approuvé.

Un des moments forts du repas a été lorsque Kan s’est tourné vers moi et m’a demandé, d’un ton mi-moqueur, mi-sérieux: «Et Mao, qu’est-ce que vous en pensez? Vous devez croire que c’est un fou, comme Khomeiny?». Je me suis empressé de répondre que non, que j’avais lu et médité avec beaucoup d’intérêt les textes fondamentaux de Mao Zedong comme De la pratique et De la contradiction et que, par delà le phénomène des modes passagères qu’avait connu la pensée de Mao Zedong à une certaine époque en Occident, cela restait une action et une vision à ranger parmi les plus déterminantes du précédent siècle. Ils ne disaient plus un mot et m’observaient avec une profonde attention. Même le plus vieux d’entre eux, qui avait un peu l’air d’un sage, avait arrêté de mâcher son ravioli. Alors je me suis mis à énumérer en français les titres des textes de Mao Zedong que j’avais lu: Causerie sur la Littérature et l’Art. Le visage de la jeune dame s’éclaira. Ses yeux brillaient, elle traduisit le titre en chinois, qu’elle avait reconnu. Contre le Culte du Livre, ce fut Kan qui traduisit le titre en chinois. Les visages se déridèrent et le vieux sage se remit à mâcher son ravioli. Nous en arrivâmes ensuite à la soupe (que les chinois boivent dans un verre ou dans une tasse après le repas) et ils m’expliquèrent qu’ils apprenaient à l’école la totalité des écrits de Mao Zedong, qu’ils considéraient que ses meilleurs travaux dataient d’avant 1959 et qu’après, il avait fait des erreurs. En une matoise réminiscence de Mai 68, ils se moquèrent très copieusement des occidentaux qui se chamarrent péremptoirement du qualificatif de maoïste (terme qui semblait leur apparaître d’un ridicule consommé), et me dirent qu’en fait, la pensée Maozedong n’était pas vraiment connue en Occident. Je les approuvai en disant que je voyais à cela deux raisons: le fait que Mao Zedong était lu traduit et non dans le texte et le fait qu’il était importé dans des sociétés ignorantes du contexte historique chinois. C’est alors qu’il se passa la chose la plus curieuse de tout le repas… Je continuais: « Par contre, ce que j’aime beaucoup dans les textes de Mao Zedong c’est que son exposé est toujours extrêmement pédagogique et clair. Si bien qu’on finit malgré tout, même lorsque l’on est occidental, par s’y retrouver dans ses débats contre la ligne erronée de Li Li San et dans… » Au mot de Li Li San, ils éclatèrent tous les cinq de même rire interloqué et se mirent à me regarder comme si je venais de tomber de la planète Mars. Le plus jeune d’entre eux s’exclama: «Vous connaissez Li Li San?». Je répondis, un peu penaud: «Bien non, pas vraiment, mais, en lisant Mao Zedong on prend forcément connaissance des débats au sein du parti entre les différentes tendances. Or, à un moment donné, dans les années trente, je crois, il dénonce la ligne erronée de Li Li San». Nouvel éclat de rire surpris et incrédule. Ils n’en revenaient tout simplement pas que je connaisse le nom d’un des anciens chefs du P.C.C. Je me sentis donc obligé de faire une petite mise au point: «N’allez surtout pas conclure que les masses canadiennes connaissent intimement la pensée Maozedong. Ce que je vous dis là, les paysans de chez nous… ne le savent pas!»

Et d’ailleurs, en fait, que savons-nous tant que cela sur… la Chine, la Chine, la Chine, la Chine?

Nous avons mangé des raviolis, qu’ils avaient patiemment cuisinés, avec des baguettes comme de raison…
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Ysengrimus

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7 pensées sur “D’un souper avec des chinois

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    22 février 2013 à 4 04 51 02512
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    Merci pour cet article J’ai beaucoup apprécié; sauf… qu’il ne faut pas se moquer des paysans; si…

    🙂

    Amicalement

    André Lefebvre

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    23 février 2013 à 6 06 36 02362
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    C’est cyclique, la peur de la Chine.

    C’était un thème récurrent dans les années ’50 chez l’auteur des aventures de Bob Morane : L’ombre jaune, Le péril de l’ombre jaune.

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      23 février 2013 à 6 06 59 02592
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      En effet: « Monsieur Ming » (ouf!). Sans oublier le plus ancien mythe du « péril jaune » (re-ouf!)…

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    23 février 2013 à 20 08 24 02242
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    Intéressant et effrayant de voir comme l’histoire se répète fidèlement

    Source :
    Le Principe de Lucifer
    Une expédition scientifique dans les forces de l’histoire
    Howard Bloom
    Le Jardin des Livres; 1997

    Une place au sommet de l’ordre de préséance n’est pas permanente. Le superorganisme dominant s’endort parfois. Il tombe avec suffisance dans le piège fatal, pensant que sa position supérieure est un don de Dieu, que son sort heureux est éternel, que son statut imposant est gravé dans la pierre. Il oublie que tout ordre de préséance est temporaire et ne se souvient plus à quel point la vie peut être affreuse ici-bas. Il doit alors faire face à une désagréable surprise.

    Existe-t-il des cultures tueuses?

    Il n’y a pas de barbares, mais des cultures barbares. Il y a simplement des cultures que nous n’avons pas pris le temps de comprendre. Des cultures auxquelles nous n’avons pas apporté suffisamment d’aide. Des cultures qui ont besoin de se développer. Sous la peau, les hommes et les femmes sont tous les mêmes. Ils ont les mêmes besoins, les mêmes émotions et les mêmes idéaux. Si vous alliez simplement boire un café avec ces personnes dont vous parles avec mépris, vous découvririez qu’elles sont comme vous et moi.

    [Note : dans les extraits suivants, l’auteur brosse un portrait des hauts et des bas de l’ordre de préséance dans l’histoire de la Chine.]

    Le mystère de la suffisance

    Dans un monde où certaines cultures élèvent la violence au rang de vertu, le rêve de paix peut être fatal. Il peut nous faire oublier que nos ennemis sont réels et dissimuler à notre vue les sombres impératifs de l’ordre de préséance superorganismique.

    Pendant des milliers d’années la Chine fut un empire d’une taille et d’une stabilité incroyables. Sa technologie et sa richesse suscitait l’envie de ses voisins. Alors que les empereurs romains utilisaient toujours des catapultes mécaniques, les généraux chinois déployaient des mortiers à poudre à canon. Dès le quatrième siècle avant J.C., les princes chinois envoyèrent des armées d’un demi-million d’hommes à la bataille et ces légions étaient équipées de matériel que les Européens de cette époque ne pouvaient même pas imaginer.

    Mais les Chinois étaient de temps en temps aveuglés par leur propre puissance. Glissant dans la conviction réconfortante qu’il leur suffisait de souhaiter ne pas avoir de guerre, ils rejetaient l’idée de la venue des barbares. En 280, Wu Ti regarda le colosse qu’il dirigeait et découvrit qu’il avait des problèmes économiques : le commerce stagnait. Les populations étaient pauvres et accablées d’impôts insupportables. La Chine était attirée dans le vide par un poids qui avait grossi telle une tumeur : son budget militaire. Les impôts étaient absorbés par les besoins de la gigantesque armée et la plupart des pièces de monnaie du pays avaient été fondues pour fabriquer des armes, forçant les marchands à abandonner l’argent et à revenir au troc. Il y avait si peu de monnaie disponible que même les bureaucrates du gouvernement devaient être payés en céréales et en soir. Wu Ti décrétât un désarmement général. Le gouvernement espérait que ces anciens fantassins s’installeraient comme fermiers et deviendraient des citoyens imposables, participant au réapprovisionnement des coffres vides de l’administration.

    Une fédération de tribus nomades dépourvues de perfectionnements civilisés et du talent pour la créativité technologique propres aux Chinois rôdaient aux frontières du pays. Mais ses chefs avaient étudié toutes les nuances de l’administration, des armes, et de l’art chinois. Et ils possédaient un avantage significatif. Ils n’avaient aucun scrupule à tuer. En réalité c’était leur divertissement favori. Cette constellation tribale s’appelait les Hsiung-nu. Nous les connaissons mieux sous le nom de Huns. Au premier abord, personne ne pouvait croire que les Huns représentaient une menace sérieuse. Leur armée se composait seulement de cinquante mille hommes. Mais en 309, la machine militaire relativement réduite des Huns attaqua la capitale chinoise, Lo-Yang. Les chinois se défendirent avec ténacité, mais ils avaient un sérieux désavantage. S’étant réorganisé en vue de la paix, ils n’étaient plus équipés pour la guerre. Les Huns ont remporté la victoire. Un empire plus grand que tous les états européens réunis était tombé, parce qu’il avait ignoré la menace des barbares. Pendant deux cents ans la Chine fut gouvernée par un groupe barbare puis par un autre.

    Au onzième siècle, à nouveau convaincue qu’elle pouvait utiliser sa grande force pour inaugurer une ère de paix, la Chine opta pour la diplomatie et y réussit parfaitement. Elle découvrit qu’il coutait moins cher de faire la paix avec ses ennemis en leur payant des tributs, que d’entretenir une armée éléphantesque, et elle se mit donc à payer ses ennemis. Pour maintenir ces grosses puissances au loin, la Chine se mit insidieusement en coulisses à semer le trouble. Non pas un trouble qui menacerait sa sécurité, mais qui poussait ses ennemis à se chamailler. Après tout, plus ils se querellaient entre eux, moins ils ennuyaient les Chinois. Le plan fonctionna à merveille, si bien que les Chinois tout comme leurs ennemis purent démanteler leurs complexes militaires et injecter l’argent économisé dans l’économie nationale. Ce trésor détourné entraina un élan de prospérité.

    Et en 1114, le scénario s’est reproduit avec des hordes de gueux qui rôdaient autour des frontières chinoises…

    Pourquoi la prospérité n’entraine pas la paix

    Il y a une faille dans notre croyance selon laquelle, grâce à l’élimination de la faim et à l’augmentation des revenus du tiers-monde, la paix s’étendra sur le monde, et que l’éradication de la famine et de la pauvreté fera disparaitre les agressions et les meurtres. L’histoire montre qu’un niveau de vie en hausse et une plus grande assiette de nourriture peuvent être de véritables catalyseurs qui libèrent une tornade de violence!

    Robert L. O’Connell, spécialiste de l’histoire militaire, soutient que les périodes d’optimisme et les explosions de créations de nouvelles armes vont de pair. La guerre et le rêve de conquête sont, semble-t-il moins alimentés par la pauvreté que par le parfum entêtant des nouvelles richesses.

    Au douzième siècle, les Mongols étaient un peuple nomade, vivant dans les plaines de l’Asie orientale. Leur économie était basée sur les chevaux. À la fin du douzième siècle et au début du treizième, les Mongols bénéficièrent d’un essor économique : le beau temps augmenta leurs provisions de fourrage, permettant une hausse spectaculaire du nombre de poulains. Interprétant l’augmentation du pâturage comme un signe que Dieu leur offrait le monde entier, ils partirent se livrer à des saccages. En moins de soixante-dix ans, ils conquirent un territoire presque deux fois plus grand que l’Empire romain. Il comprenait la Chine, la Russie, la Perse, la Syrie, l’Irak et des régions de l’Europe de l’Est. Cet empire ne fut pas réuni grâce à leur douce persuasion. Un descendant mongol, Tamerlan, est célèbre pour avoir construit 120 tours avec des têtes décapitées dans l’opulente cité de Bagdad.

    Mais pourquoi le carnage suit-il si fréquemment une augmentation du bienêtre? Un indice peut être fourni par cet étrange phénomène : le taux de meurtres s’accroit après une guerre. L’on pourrait penser que cette hausse concerne principalement les nations vaincues, dont les citoyens sont frustrés et serrent les dents face à leur infortune, mais tel n’est pas le cas. Les meurtres augmentent surtout dans les pays vainqueurs. Le phénomène a été observé chez les animaux. Une fois que la bande victorieuse soumet ses rivaux, les membres de la troupe de vaincue luttent moins fréquemment entre eux. Mais à l’intérieur du groupe dominant, qui est en passe d’acquérir de nouveaux espaces, les interactions agressives augmentent. Pourquoi? Selon des études chez les singes, les niveaux de testostérone augmentent chez les vainqueurs et baissent chez les perdants. La testostérone rend les vainqueurs agités, confiants et agressifs. Les stéroïdes pris par les athlètes, par exemple, sont une version synthétique de la testostérone naturelle – élixir par excellence de la bagarre. Ces substances peuvent engendrer une hardiesse qui frôle la folie. La pauvreté rend passif et inerte, mais l’arrivée de la prospérité stimule un vif désir de profiter encore plus de la vie.

    [Dernier paragraphe de l’épilogue]

    Mais il y a de l’espoir quant au fait que nous nous libèrerons un jour de la sauvagerie. L’évolution a offert une nouveauté à notre espèce : l’imagination. Grâce à ce don, nous rêvons de paix. Notre tâche, la seule peut-être à pouvoir nous sauver, est de transformer ce dont nous rêvons en réalité. Pour façonner un monde où la violence cessera d’exister. Si nous pouvons atteindre ce but, nous pourrons encore échapper à notre destin de progéniture très précaire, de justes héritiers de ce qui est à la fois le plus grand don et la plus infâme malédiction de la Nature, les derniers enfants du Principe de Lucifer.

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    27 octobre 2013 à 8 08 22 102210
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    « De vrais chinois de Shanghai, bien empiriques comme vous et moi, et qui parlaient d’ailleurs un français excellent »

    Une excellente représentativité en effet. Pour ma part, j’ai dernièrement soupé avec un vrai canadien qui parlait couramment le putonghua. Je vais sans doute rédiger un article sur le Canada ….

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      30 octobre 2013 à 19 07 22 102210
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      La représentativité du groupe décrit est de beaucoup supérieure à la validité de ton commentaire…

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    3 juin 2016 à 9 09 12 06126
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    Excellente réflexion. Susceptible de faire avancer un monde meilleur.

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